Si Diderot m’était conté !

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Si Diderot m’était conté.

On serre toujours contre son sein celui qu’on aime et
l’art d’écrire n’est que l’art d’allonger ses bras.

Denis Diderot
(Lettre à Sophie Volland)


 

Lorsqu’on a 15 ou 16 ans et qu’en classe de littérature l’on nous propose des extraits des œuvres de Denis  Diderot, il y a de fortes chances que le jugement que l’on pourrait porter sur celle-ci, soit une image fortement influencée par l’enseignant qui nous prodigue cette connaissance. Cette influence (souvent) soumise aux préjugés, pourrait aussi porter une note subjective quant à l’idée que l’on se fera de Diderot tout comme d’un autre auteur, penseur, en fait de toute personne d’exception.

Diderot fut pour moi et pour fort longtemps l’image d’un pamphlétaire, d’un philosophe, ses joutes épistolaires avec d’autres grands auteurs, sa critique envers le pouvoir, mais aussi de celui qui sortait des rangs.

À l’âge que nous avons, et face aux priorités de nos vies respectives, il y eut très peu d’intérêts pour moi d’aller me pencher sur la raison, la réflexion. Étant une personne qui sortait des rangs, je n’avais pas trop apprécié le choix des textes et des extraits de mon professeur, trouvant une forte influence de cette fausse prudence influencée par l’éducation religieuse de l’enseignement, éducation ses tabous et ses interdictions, cela va de soi.

Il suffisait qu’un enseignant dise qu’un tel auteur avait eu une « mauvaise vie » pour que l’idée de ne pas vraiment nous intéresser à étudier plus en profondeur, on ne trouverait pas trop d’écoliers qui se fâcheraient de réduire leur charge d’étude et de lecture!

L’influence des idées reçues, venant d’une personne d’autorité intellectuelle, ce n’est pas évident de permettre à l’esprit d’un apprenant d’avoir le goût de la découverte. S’il est une chose qui a changé dans l’éducation, du moins dans mon coin de monde ici au Québec, c’est cette démystification socioreligieuse des principes de l’acquisition du savoir. Je ne suis pas contre les religions, je les respecte et admire celles et ceux qui vivent une vie entière de croyance et pratique.

Apprendre sur Diderot en classe de littérature était un passage obligé, requis par le programme d’éducation, même si n’étant pas le premier choix de certains enseignants.

La seule source d’information étant la bibliothèque scolaire, le temps fort réduit pour y aller durant une journée de classe, les heures d’ouvertures coïncidant avec celles des classes, j’avoue que je ne pouvais me documenter comme ma pensée le souhaitait. Je trouvais, je trouve toujours, fort agaçante cette restriction intellectuelle qui force l’apprenant de se contenter de si peu.

Tout ce que j’avais appris de plus se trouvait dans mon Petit Larousse© ou si mes parents se rappelaient encore leurs études m’aidaient à compléter ce savoir dont j’avais un tel besoin.

Une des descriptions qui influençait ma curiosité fut celle de qualifier Diderot de « libre penseur » de précurseur de la révolution française!

Mon esprit de contradiction, jeunesse oblige, allumait ma curiosité et ce désir d’en savoir plus sur ce que libre penseur voulait vraiment dire.

J’avoue que parler de libre pensée, dans une société relativement traditionnelle et bien encadrée de ses conventions non-écrites, n’était pas quelque chose qui pouvait intéresser le monde. Quelques fois je me suis fait dire «  Ce sont des divagations d’intellectuels, au lieu de perdre ton temps va étudier ce qui se trouve dans ton programme! » Pas très encourageant pour aller plus loin dans cette recherche du savoir !

J’ai retrouvé Diderot bien plus tard, en l’an 2000, une amie m’avait offert pour mon anniversaire, une carte postale sur laquelle était inscrite une citation de Diderot : « Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime[i] », quel merveilleux aveu d’amour, l’image rigide du philosophe, pamphlétaire volait en éclats pour montrer celle d’un homme amoureux, de cœur, sensible … Quelles belles retrouvailles, je t’en serais éternellement reconnaissant chère S…!

L’an 2000, voulait dire aussi, la facilité d’accès à plus d’informations, la diversité des sources, les bibliothèques publiques, mais aussi le monde digital, les premiers grands moteurs de recherches d’informations, l’émergence des portails, etc…

Je découvrais non seulement le personnage, mais son œuvre, sa pensée, ses correspondances, ses amours, ses discussions philosophiques. Aujourd’hui, je considère pour moi du moins, qu’il m’aura fallu qu’une simple phrase pour rencontrer cet esprit libre, ce grand humaniste.

Il y a moins d’une semaine, j’ai reçu comme cadeau de Noel, ce livre magnifique, un vrai coup de cœur, la biographie  « Diderot ou le bonheur de penser » de Jacques Attali.

Je ne suis qu’à la présentation du livre et me trouve déjà face à ce dilemme, avaler le livre et le pincement au cours alors que je mémoriserai le mot final en tournant la dernière page.

Il est des livres qui me mettent dans un tel état, ces livres dont je ne me départis jamais, ils sont là sur une table, au coin d’une étagère, empilés sur ma table de travail ou simplement par terre mais toujours accessible au regard, ces œuvres ont le don de me rassurer, « Diderot ou le bonheur de penser » vient s’ajouter à ces fidèles compagnons !

J’aimerais terminer cet article avec les mots de Jacques Attali parlant de Denis Diderot :
« Par sa façon de penser, il est aussi un modèle d’avenir : pour lui, impossible de penser sans partager des idées, sans disputer des arguments, sans suivre les mystérieux chemins de la conversation, avec d’autres ou avec soi-même. »

À la prochaine,

Michel J.B. – © 2016


 

[i] 10 juin 1759: J’écris sans voir.   Je suis venu.  Je voulais vous baiser la main et m’en retourner.  Je m’en retournerai sans cette récompense.  Mais ne serai-je pas assez récompensé, si je vous ai montré combien je vous aime.  Il est neuf heures.  Je vous écris que je vous aime, je veux du moins vous l’écrire; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir.  Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie?  Adieu, ma Sophie, bonsoir.  Votre coeur ne vous dit donc pas que je suis ici.  Voilà la première fois  que j’écris dans les ténèbres.  Cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres.  Je n’en éprouve qu’une, c’est que je ne saurais sortir d’ici.  L’espoir de vous voir  un moment me retient, et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des caractères.  Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime.

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Auteur : Michel J. Boustani

Auteur 25 ans d'expérience dans le domaine de la communication et de l'enseignement. Conception pédagogique - Gestion stratégique du savoir - Facilitateur d'atelier en pensée design et grand amateur de mises en récit et blogues. _____ Author - Web author 25 Years in the field of Communication. Specialist in Instructional Design - Strategic Design Thinking and Knowledge Management Implementation. Actively involved in Storytelling and Social Networks

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