Survivre à tout prix !

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Quand un artiste ou un auteur se vante de gagner de l’argent,
il nous avertit sans y prendre garde qu’il a changé de métier.
– Abel Bonnard

Lorsque j’ai séjourné à Beyrouth au mois de février dernier, quelle ne fut ma joie de croiser au cours de mes promenades, ces échoppes d’artisans, des métiers de toutes sortes. Des commerces se perpétuant de père en fils depuis plusieurs générations. J’en ai visité quelques-uns, le menuisier du quartier, le cordonnier et celui qui faisait un peu tous les travaux de réparations imaginables. Des personnes en bleu de travail tablier ou salopette comme dans les livres d’images (ceux des années de mon enfance). Au cours de ces rencontres je me rendais à cette évidence, celle de parler probablement à la dernière personne de ce commerce, une fois partis à la retraite, ces personnes savaient pertinemment que personne des leurs ne prendrait la relève. Qui voudrait se contenter de quelques petits billets par jour?

Si l’on parle aujourd’hui de certains métiers « protégés » c’est bien plus pour des besoins touristiques et patrimoniaux que pour vraiment les aider à continuer.
On les déplace dans des quartiers fréquentés par les touristes, on embellit la place, on fabrique tout un contexte qui voudrait dire l’authentique mais qui sent le « made in plastic city », les façades, et bien plus, tout pour faire vrai, ce faire vrai de trop.
En attendant le bus ce matin, je remarque juste attenant à l’arrêt, une annonce-vitrine sur au beau milieu d’un mur de briques rouges noircies par le temps. Une drôle d’annonce.
Un négoce se voulant être une imprimerie (un domaine si cher à mon cœur puisque je l’ai été il y a bien des années), mais aussi un centre de reproduction de toutes sortes de documents (entendre par là centre de photocopies), en plus une magasin qui vend des cartes prépayées pour les appels , des gadgets de toutes sortes, un centre de récupération de vieilles cartouches d’encre pour imprimantes, bref un caravansérail dont j’ignorais l’existence.
N’y tenant plus, je suis entré, oui le bus me direz-vous, mais rassurez-vous il en passe aux 10 minutes tôt le matin. Ayant fait mes calculs je pouvais en passer 1 ou 2 bus.
Je passe par la porte, le carillon aux trois notes annonce qu’il y a un client, une dame se présente, une tasse de café à la main portant son plus beau sourire matinal.
– Bonjour, en quoi puis-je vous aider ?
(observez la formule et la qualité du français – cela nous change de l’actuel « Ouais vous désirez ? »)
– Heu je voulais juste voir par curiosité, de tels commerces sont si rares de nos jours, de plus j’ai été imprimeur par le passé je me demandais comment cela fonctionnait de nos jours avec les technologies
– Mais oui ! Entrez, vous êtes le bienvenu, une chance que je ne suis pas très occupée le matin, alors que voulez-vous savoir ?
Je me suis senti vraiment mal à l’aise, moi inconnu du quartier, je rentre dans un magasin qui ouvre tôt et fais office de « touriste » dans ma propre ville. Il fallait que je compense par un geste, que j’achète quelque chose, peut-être pour avoir la conscience en paix. La dame avait compris, elle me mit à l’aise tout de suite, en me disant de ne pas me sentir obligé d’acheter quoique ce soit.
Elle ajoutait que cela lui faisait tellement plaisir que son commerce pouvait encore intéresser quelqu’un.
Joignant le geste à la parole, elle disparait et quelques secondes plus tard revient avec une tasse de café bien chaud, en me la présentant et me proposant lait et sucre.
Étant rassuré que j’avais assez de temps pour mon rendez-vous je me suis laissé entrainer dans cette visite-conversation que je n’aurai jamais imaginé vivre un jour.
J’ai fait le tour du propriétaire, vu les équipements, l’imprimante typographique (pour faire les cartes d’affaires (cartes de visites) les bons de commande, je n’en revenais pas que la propriétaire utilisait encore ce genre d’équipement. Voyant mon visage s’illuminer, elle me disait qu’elle savait bien que j’avais travaillé dans le domaine, elle a même démarré la « Heidelberg » (Marque mondialement connue des machines d’imprimeries), au son du moteur je lui disait quel modèle c’était, le cylindre, le piston, j’étais tel un enfant devant son train électrique, mon train étant des souvenirs vieux de plus de 30 ans, non seulement ceci mais de me souvenir du maitre imprimeur qui m’avait appris comment choisir les lettres de plomb et les ajuster pour « composer du texte » comme il disait.
Mon café terminé, deux bus de manqué, je devais quitter, mon rendez-vous étant dans les 20 prochaines minutes. Je remerciais pour le café, pour sa grande générosité, en sortant juste après le ding-dong du carillon, elle me dit :
– Si un jour vous passez par-là, venez me rendre visite je vous montrerai d’autres équipements, je suis certaine que cela vous rappellera de beaux souvenirs.
– Oui, oui, je passerai, je vous le promets !
(J’étais vraiment sincère)
– Tâchez de ne pas trop tarder, on ne sait jamais combien de temps je vais encore garder ce commerce !
Ce fut le coup de tristesse qui fit disparaitre cette sensation de petit bonheur matinal.
Encore un qui s’en va, encore un qui tombera bientôt dans l’oubli, probablement l’indifférence de son quartier, de sa ville aussi. Qui sait quand la dame au café et son sourire se trouvera tannée de garder ouvert un magasin qui ne suscite que souvenirs et nostalgie à des personnes comme moi. Probablement qu’elle ne dut jamais recevoir chez elle un client qui lui aura parlé de cette passion des métiers d’art en voie de disparition !
À la prochaine
Michel ©
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Auteur : Michel J. Boustani

Auteur 25 ans d'expérience dans le domaine de la communication et de l'enseignement. Conception pédagogique - Gestion stratégique du savoir - Facilitateur d'atelier en pensée design et grand amateur de mises en récit et blogues. _____ Author - Web author 25 Years in the field of Communication. Specialist in Instructional Design - Strategic Design Thinking and Knowledge Management Implementation. Actively involved in Storytelling and Social Networks

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